POLJOT Strela : La Skywalker (ou le côté obscur de la Moonwatch)

poljot Skywalker

POLJOT Strela : La Skywalker… Avec pareil sous-titre, on parierait qu’il sera question du poignet d’un pilote de vaisseaux dans une galaxie lointaine, très lointaine dont le père aurait quelques difficultés respiratoires… Perdu !

En revanche, il sera question du poignet d’un héro de la conquête spatiale. Et là, je vous vois venir gros comme un réflexe de Pavlov : dès que l’on associe « montre » et « espace », vous ne pouvez-vous empêcher de penser à la MoonwatchEncore perdu !

Si celle-ci règne évidemment en maître au royaume des Spacewatches, c’est bien parce que l’Oncle Sam a planté le premier sa bannière étoilée sur l’astre sélène. Pourtant, il ne faudrait pas oublier que la Mère Patrie a longtemps fait la course en tête ! Et si vous savez que les soviétiques ont grillé la priorité aux américains de 23 jours avec le vol orbital de Youri GAGARINE (accompagné de sa Sturmanskie) le 12 avril 1961, vous rappelez-vous à quelle grande première est associé le camarade Alexeï LEONOV et sa POLJOT Strela ?!

Retour sur la première marche dans l’espace

Dans les grandes lignes, qu’il appartienne à un bloc ou à un autre, chaque programme spatial suit le même développement :

  

URSS

USA

1

Mises en orbite

Vostok

Mercury

2

Manœuvres orbitales 
(rendez-vous, amarrages & sorties extravéhiculaires)

Voskhod

Gemini

3

Objectif Lune !

Luna

Apollo

Fort des succès engrangés lors du programme Vostok, l’Union Soviétique amorce donc sereinement la seconde phase de son programme spatial.

C’est à ce moment qu’Alexeï LEONOV fait son entrée : Pilote de chasse de formation, il est sélectionné dès 1960 pour faire partie du premier groupe de cosmonautes. Toutefois, le futur cosmonaute n’est pas retenu pour participer aux premières missions. La raison ? Le camarade LEONOV est trop grand pour les aménagements des premiers exemplaires de la capsule Vostok…

Alexeï-LEONOV

Photo : Alexeï LEONOV

Cependant, Alexeï LEONOV suivra pour sa sortie dans l’espace une préparation psychologique des plus rigoureuse. En effet, celui-ci sera placé durant un mois dans une chambre coupée de toute communication avec le monde extérieur. À sa sortie, il est immédiatement placé aux commandes d’un chasseur MiG-15 et on lui demandera d’effectuer une série de manœuvres compliquées avant de s’éjecter et d’atterrir en parachute.

Le but de l’exercice ? Tester ses réflexes après une période d’isolement…

Bref, c’est remonté comme un coucou que le camarade LEONOV arrive sur le pas de tir le matin du 18 mars 1965 pour le lancement de la mission Voskhod 2. Environ une heure et demie après que le vaisseau ait été placé sur orbite, il quitte la cabine via un sas gonflable pour flotter dans l’espace : uniquement relié à la capsule par un filin de 4,5 mètres, Alexeï LEONOV devient le premier marcheur de l’espace, le premier Skywalker. (Vous pouvez chanter la musique de la saga dans votre tête)

Oui mais voilà : Au moment de revenir à bord, il remarque que son scaphandre s’est dilaté à tel point qu’il l’empêche désormais de réintégrer le sas ! S’il ne trouve pas rapidement la solution, c’est la mort assurée. (Et dans l’espace, personne ne vous entend crier…)

Il en fallait plus pour désarçonner le camarade LEONOV ! Ni une, ni deux, prenant le risque de faire une embolie gazeuse dans la manœuvre, il tire précautionneusement sur la valve de son scaphandre pour le dégonfler juste ce qu’il faut et réussi tant bien que mal à rejoindre le sas. En témoigne la montre à son poignet, sa promenade spatiale n’aura dépassé que de 2 minutes et 9 secondes les 10 minutes initialement prévues.

Alexeï LEONOV

[Photo Alexeï LEONOV]

Au poignet du héro

Une mesure aussi précise ne peut être que l’œuvre d’un chrono ! En effet, à l’instar de tous les pilotes de chasse soviétiques d’alors, Alexeï LEONOV et son commandant de bord, Pavel BELIAÏEV, sont équipés de chronographes POLJOT Strela… Enfin, presque…

Bref, il est grand temps de parler tant de l’histoire de la marque que de l’usine à l’origine de cette montre :

En 1929, le gouvernement de l’URSS importe les machines de deux sociétés horlogères américaines en faillite. Une vingtaine de techniciens furent d’ailleurs du voyage pour amorcer la production au sein de la Mère Patrie… Ainsi naquit donc selon la volonté de Staline l’Usine Horlogère Moscovite Numéro 1. L’usine produira au fil du temps des montres sous plusieurs marques (à l’instar de toutes les usines horlogères soviétiques d’ailleurs), telles que Podeba, Sturmanskie…

Mais 1957, en réponse à la demande des secteurs scientifique, industriel et militaire, le gouvernement soviétique rachète l’outillage et certaines pièces initiales du calibre suisse Venus 150 afin de créer le calibre 3017 et donc le chronographe Strela au début des années 60. Si sa distribution est tout d’abord limitée aux canaux officiels et plus particulièrement à l’Armée de l’Air, il a été décidé en 1965 (et ça n’est certainement pas un hasard…) que ce chrono pourrait finalement être commercialisé. Là où ça se complique, c’est qu’il le fut tout d’abord sous le nom de CTPEЛA (Strela), puis sous le nom de POLJOT dans les années 70 et enfin SEKONDA dans les années 80-90.

poljot Strela 1

En fait, si POLJOT est surtout resté dans les mémoires comme étant la marque haut-de-gamme de cette fameuse Usine Horlogère Moscovite Numéro 1, Strela est bien la dénomination originelle de cette montre. Sans vouloir vous refaire l’article de l’orientation élitiste des chronographes, il est finalement plus aisé d’associer ces deux noms afin d’obtenir une dénomination conforme aux normes de l’Ouest telle que « POLJOT Strela », que de parler du « chronographe 3017 de l’Usine Horlogère Moscovite Numéro 1 ». (Voilà, voilà…)

La montre en détail

Maintenant que vous êtes initiés aux charmes de l’économie planifiée, regardons de plus près ce fameux chrono :

montre poljot strela

A l’instar de la Sturmanskie du camarade Gagarine, le cadran de la Strela d’Alexeï LEONOV est de couleur blanc-crème, et laisse la part belle aux sous-compteurs : de type « stepped », ceux-ci consistent en une petite seconde à 9 heures et d’un compteur non pas de 30, mais de 45 minutes à 3 heures. Ils se trouvent d’autant plus mis en valeur que l’échelle télémétrique au centre qui vient s’y superposer, lui donnant ainsi de faux airs de Wittnauer 242T (à moins que ça ne soit l’inverse…).

Le cadran est rythmé par des index triangulaires dorés en applique, exception faite de ceux de 12h et de 6h qui sont en chiffres arabes (mais avec une typographie révolutionnaire soviétique !), permettant ainsi de rééquilibrer l’ensemble tout en faisant écho au design des sous-compteurs. En effet, l’échelle télémétrique vient à l’intersection de ces derniers précisément à midi et 6 heures (malin). En périphérie, on trouve un chemin de minuterie et une échelle tachymétrique (classique…). L’ensemble se trouve animé par une paire d’aiguilles bâton, elles-aussi dorées, et par une trotteuse à contrepoids en feuille de saule. Ah ! J’oubliais… Les marquages en cyrillique bien-sûr !

Les version ultérieures (POLJOT & SEKONDA) arboreront une livrée noire, des index rectangulaires doublés de points luminescents et des aiguilles à palettes remplies de la même matière verte réhaussées de rouge. Y figureront désormais des marquages en lettres latines… (Qu’est-ce qu’on ne ferait pas au nom du commerce et de l’export ?)

 

montre poljot

Montre Poljot // Credit Toquante26 via forumamontres

montre sekonda

Sekonda (Credit : Catawiki)

Ces évolutions, visiblement dictées par l’amélioration de la lisibilité, peuvent découler soit du débriefing de la mission Voskhod 2… soit du coup d’œil que l’Union Soviétique aura jeté du côté de la montre récemment « Flight-Qualified for all Manned Space Missions » (mais il est encore un peu tôt pour être mauvaise langue).

Quelle que soit la version, il sera toujours question d’un boitier de 37 mm de diamètre à fond clipsé, à deux poussoirs (M/A & RAZ) mais aux finitions pour le moins sommaires…

Quant au calibre, regardons plutôt du côté de l’original pour en présenter les caractéristiques :

  • Remontage mécanique (what else ?)
  • 44 heures de réserve de marche
  • 18 000 alternances par heures
  • Roue à 7 colonnes
calibre 3017

Le calibre 3017

Rien de révolutionnaire me direz-vous, mais, si le Venus 150 était bon pour Breitling, pourquoi le 3017 ne conviendrait-il pas aux pilotes de la Mère Patrie ?

Bref, toutes les bonnes choses ont une fin : le 3017 cédera sa place en 1975 au profit du 3133, et la dislocation de l’URSS transforma l’Usine Horlogère Moscovite Numéro 1 en société anonyme dès 1992, qui fut ensuite rachetée par la holding horlogère Maktime en 2005… jusqu’à ce que le propriétaire ne parte avec la caisse. (Voilà, voilà…)

Retour sur Terre

Pour en revenir au camarade LEONOV, il n’était pas au bout de ses surprises : Après le sas, c’est désormais la rentrée dans l’atmosphère qui pose problème. En effet, c’est au tour du système d’orientation automatique de se révéler défaillant… La conséquence ? La capsule atterrit près de 400km plus loin que prévu, dans une forêt de l’Oural, une zone relativement inaccessible… Bref, après deux jours dans la neige, l’équipage est enfin rapatrié.

La suite, vous la connaissez : La mécanique soviétique s’enrayera petit à petit, alors qu’une fois passé le drame d’Apollo 1, celle de l’Oncle Sam s’améliorera significativement… L’exploit d’Apollo 8, c’est-à-dire le contournement de la Lune par un vol habité, marque le dépassement définitif des USA sur l’URSS dans la course à la Lune.

De son côté, dès 1969 (avant même le premier alunissage !), OMEGA se lance dans le Programme Alaska. Son but est simple : travailler sur les évolutions de la Speedmaster afin de créer la montre parfaite pour l’espace. Pour y arriver, les ingénieurs de Bienne travaillent d’ailleurs de concert avec les équipes de James RAGAN (Vous savez, le responsable des tests à la NASA…)

omega speedmaster

Omega Speedmaster Radial Dial (1978) / Credit : fratellowatches

Cette collaboration donna naissance à plusieurs montres dont la Radial en 1978 (réf. ST 145.0022 – développée lors du projet Alaska III), la X-33 en 1998 (réf. 3290.50 – issue des conclusions du projet Alaska IV) et enfin en 2014, la X-33 Skywalker… Quoi ?! Mais qu’est-ce que ça veut dire ??

De deux choses l’une : soit on devine quel film a été visionné la veille du brainstorming, soit (et c’est pile-poil le bon moment pour être mauvaise langue) on est quelque peu rancunier chez OMEGA. Remarquez, il y aurait de quoi ! Reprenons le calendrier : La Speedmaster est certifiée le 1er mars 1965 et doit participer 22 jours plus tard à la mission Gemini III, où devait avoir lieu la première sortie extravéhiculaire. Apprenant cela, l’URSS en programme une en dernière minute pour la mission Voskhod 2, qui aura donc lieu le 18… Bref, la Strela a grillé la priorité à la Speed d’une petite semaine…! Nous comprenons d’autant mieux l’origine des mésaventures rencontrées par Alexeï LEONOV et Pavel BELIAÏEV durant cette mission… Quoiqu’il en soit, aucune OMEGA n’est donc légitime pour porter le nom de Skywalker.

Un peu contrarié de voir ma Speed ainsi prise en tenaille entre la faucille et le marteau, je m’attarde sur le poignet d’Alexeï LEONOV lors de sa seconde et dernière mission dans l’espace : la mission Apollo-Soyouz en juillet 1975. Cette mission, qui consiste en l’arrimage d’un vaisseau Soyouz avec un vaisseau Apollo, est la première coopération spatiale entre les deux puissances et marque un réchauffement notable dans leurs relations. Pour l’occasion, un système d’arrimage « androgyne » a d’ailleurs été conjointement élaboré : en effet, aucun des deux pays ne voulait endosser le rôle de la prise « femelle » (Preuve s’il en fallait qu’on peut diriger une superpuissance et avoir la mentalité d’un adolescent prépubère…)

Toujours est-il que les membre de cette mission étaient tous équipés… de Speedmaster.

Apollo-Soyouz

Apollo-Soyouz montre

 

Ouf, un peu de plus et je m’exilais sur Tatooine… !

Partager:
Written by Hippolyte
Travaille au sein d'un cabinet d'expertise comptable du côté de Clermont-Ferrand. Passionné d'horlogerie de longue date, je le suis tout autant d'origami. Quel est le rapport me direz-vous ? Je vous répondrai que ces deux disciplines ont en commun le sens du détail et que, quelle que soit la technique à l'oeuvre, l'équilibre faisant la réussite ou l'échec d'une pièce, est tout aussi délicat à trouver. D'une manière générale, je suis très attaché au design, à l'esthétique et à la cohérence, jusque dans les moindres détails.